Comment l’African Leadership University forme les futurs champions de la transformation africaine

Un reportage de Samir Abdelkrim, sur le campus de l’African Leadership University à l’île Maurice.

Un rêve africain qui est déjà devenu réalité. A l’origine, il y avait l’African Leadership Academy (ALA) qui fut « la première étape, avant même la création de l’African Leadership Network (ALN) en 2010 puis de l’African Leadership University (ALU) en 2015″ comme le rappelle Fred Swaniker, le cofondateur de l’ALN durant le rassemblement annuel qui s’est tenu sur l’île Maurice en novembre 2016. Aujourd’hui, l’African Leadership University est en train de former sur l’île Maurice les centaines de leaders « qui manquent cruellement chaque année à l’Afrique », avec des méthodes innovantes, audacieuses, totalement disruptives dans le contexte éducatif africain où tout doit être refondé. Et repensé au regard des mutations numériques, économiques et environnementales qui auront cours dans les 10 prochaines années et qui risquent de balayer tout espoir de croissance si le continent peine à faire émerger les talents et les leaders qui demain auront la capacité de porter la transformation de toute son économie. Le campus de Maurice n’est que la première étape : 25 campus seront ouverts sur le continent africain durant les 50 prochaines années, avec pour objectif de former 3 millions de jeunes champions africains. 2017 doit voir l’ouverture du second campus à Kigali, au Rwanda. Méthodologie de formation révolutionnaire, process de recrutement, expansion sur le continent : discussion et rencontre sur le campus ALU de Maurice avec le directeur de la vie étudiante et des programmes Veda Sunassee, qui revient en profondeur sur les fondamentaux, la méthode et la vision de cette université africaine du futur.

Fred Swaniker, cofondateur de l’ALN et de l’ALU entouré d’étudiants

L’African Leadership University (ALU) a été lancée en 2015. Quel bilan pouvez-vous en faire jusqu’à maintenant ?

Veda Sunassee :  J’ai rencontré le fondateur Fred Swaniker en 2014, j’étais moi même enseignant à l’African Leadership Academy (ALA), qui est réservé aux jeunes africains de moins de 19 ans. Il réfléchissait alors au lancement d’une grande université africaine, qui mettrait le paquet sur l’apprentissage des métiers du futur afin de préparer l’Afrique de demain. Il déplorait que nous passions autant de temps à préparer nos jeunes étudiants à devenir des leaders, pour en fin de compte les envoyer finir leurs études aux Etats-Unis et ensuite dépenser à nouveau beaucoup de temps, d’énergie et d’argent à les convaincre de revenir exercer sur le continent. Il voulait créer une université d’aussi bonne qualité que ce que les élèves pouvaient trouver aux Etats-Unis.

Pourquoi ne pas avoir plutôt essayer de convaincre des universités comme Harvard ou Stanford de faire d’ouvrir une antenne en Afrique ?

Veda Sunassee :  Elles auraient été beaucoup trop chères, peu adapté aux réalités africaines. A titre d’exemple, 76% du budget des universités de la célèbre « Ivy League » aux Etats Unis est dédié aux salaires des professeurs.

L’idée est de permettre à l’élève de se découvrir des compétences. Notre modèle d’apprentissage repose donc sur des “moments de découverte”

Avec Veda Sunassee sur le campus mauricien de l’African Leadership University, en novembre 2016. Crédit Photo : Samir Abdelkrim

Comment avez-vous bâti le programme d’excellence de l’ALU ? A l’aide d’un benchmark ?

Veda Sunassee : l’African Leadership Academy (ALA) étant déjà une référence et un benchmark en Afrique en terme de formation de jeunes leaders et entrepreneurs, nous nous sommes inspirés de son programme de leadership et entrepreneuriat.

En ce qui concerne la création d’un programme universitaire dans des spécialisations comme le génie civil, etc., nous avons effectivement fait un gros travail de benchmark. Nous travaillons par exemple déjà avec l’Ile Maurice, en collaboration avec le Glasgow Caledonian University.

La première année est constituée par le leadership core. Tous les élèves prennent 4 modules : Data and decisions, Communicating for impact, Projects et Entrepreneurial leadership.

Il y a un point que j’avais particulièrement apprécié lors de ma visite du Campus de Maurice : l’importance accordée à l’apprentissage de “choses qu’on ne sait pas qu’on ne sait pas” (“We learn things that we don’t know we don’t know” : est-ce l’un des enseignements du benchmark que vous avez fait ?

Veda Sunassee : C’est justement cette base là qui nous a permis de développer notre modèle, et ce modèle s’appelle le ALU Learning model. Les travaux de recherche mettent en évidence que l’élève apprend mieux quand il y a un moment de découverte, de questionnement, qui lui rappelle qu’il y a des choses qu’il doit apprendre dont il n’a pas encore connaissance. L’idée est de permettre à l’élève de se découvrir des compétences. Notre modèle d’apprentissage repose donc sur des “moments de découverte”, qui arriveront en amont de l’apprentissage de chaque chose. C’est de cette façon que nos curriculums designers ont conçu le programme.

Donc il y a une disruption entre le parcours précédent des étudiants, et ce qu’ils trouvent en arrivant à ALU, via ce modèle ? Ils ne connaissent pas cet état d’esprit ? Est-ce que ça n’est pas difficile pour eux, il n’y a pas des moments où ils ont des blocages ?

Veda Sunassee : Si, bien sûr, mais justement, ces discovery moments les amènent au même niveau que ceux qui auraient déjà cet état d’esprit. Il s’agit de leur montrer que quel que soit leur parcours et école d’origine, ils font tous partie de la même aventure, et peuvent tous réaliser ce qu’ils ont encore à apprendre. En décrivant le système éducatif nigérien, Nnamdi Azikiwe avait souligné que le problème en Afrique n’était pas uniquement d’éduquer les personnes non éduquées, mais aussi de rééduquer les personnes mal éduquées. C’est dans cet état d’esprit que nous nous inscrivons.

Pour ALU l’esprit entrepreneurial correspond à l’envie de résoudre des problèmes, dans des domaines très variés : infrastructures, création d’emplois, santé, environnement, etc.

Rencontre avec des étudiants de l’African Leadership University, en novembre 2016. Crédit Photo : Samir Abdelkrim

Votre constat est donc finalement que le système éducatif africain classique est cassé, et votre ambition de créer une sorte d’école africaine de la seconde chance ?

Veda Sunassee : Ce ne sont pas seulement les étudiants qui ne sont pas prêts pour les métiers de demain, mais peut-être plutôt les instances traditionnelles d’éducation qui ne sont pas prêtes pour leur offrir la formation aux métiers de demain. Vos grands parents ne savaient sûrement pas ce que c’était à leur époque que d’être bloggeur, etc. Et pourtant ils étaient sûrement vos professeurs, vos instituteurs, etc. Le paradoxe n’est donc pas que vous ne saviez pas comment devenir bloggeur, parce que ça fait partie de votre génération et des tendances de votre époque, mais peut-être que les institutions que vous avez fréquentées n’avez pas encore cette flexibilité d’adaptation à ces nouvelles tendances et à leur développement dans l’industrie.

Voilà une belle passerelle vers l’ambition entrepreneurial : comment leur enseignez vous cet état d’esprit de découverte, de création, etc ?

Veda Sunassee : C’est justement ce que j’essayais d’expliquer : notre modèle d’apprentissage est bâti de façon à susciter cet état d’esprit. Il s’échelonne en trois étapes : le “moment de découverte” dont je parlais tout à l’heure, puis une phase de travail personnel où l’étudiant approfondit ce qu’il a découvert grâce à notre plateforme en ligne, et enfin une phase de travaux de groupes, où les étudiants travaillent ensemble par groupe de quatre sur des projets concrets.

Le problème en Afrique n’était pas uniquement d’éduquer les personnes non éduquées, mais aussi de rééduquer les personnes mal éduquées.

Présentation des méthodes de travail de l’African Leadership University par le corps professoral sur le campus de Maurice, en novembre 2016. Crédit Photo : Samir Abdelkrim

Ces travaux de groupe sont-ils ensuite évalués ?

Veda Sunassee : . Notre système d’évaluation est divisé en deux temps. L’évaluation formative, c’est-à-dire des quizzs informels qui n’affectent pas la note finale, parce qu’un étudiant peut être très mauvais au début et échouer, puis progresser. Vient ensuite l’évaluation sommative.

L’idée centrale de ce modèle est que le processus d’apprentissage est plus important que les notes qu’un étudiant pouvait obtenir au début. C’est pour cela que l’étudiant commence par travailler seul, et ne vient en classe avec un “facilitator” qu’ensuite. Cela permet au professeur de se concentrer sur l’essentiel.

Ce modèle d’apprentissage est radicalement différent des modèles traditionnels.

Quel est votre processus de recrutement ? Combien de candidatures recevez-vous chaque année ? 

Veda Sunassee : Nous avons d’abord fait appel au réseau d’ALA, qui est assez puissant sur le continent. Plusieurs écoles nous ont fourni des élèves. La première année, nous en avions 180, et nous avons fourni des bourses à l’ensemble d’entre eux.

Prenons l’exemple de la formation en génie électrique. Concrètement, à quels types de métiers cette formation prépare t-elle les étudiants ?

Veda Sunassee : Tout l’enjeu est d’essayer de dissocier les compétences et les métiers. De faire comprendre aux étudiants qu’une formation en génie électrique par exemple ne les destine pas forcément à devenir chef de chantier en construction pour faire du câblage, mais ils auront appris d’autres compétences comme programmer du Rapsberry Pi, etc. et qu’ils peuvent donc associer ces compétences pour créer quelque chose.

L’idée centrale de ce modèle est que le processus d’apprentissage est plus important que les notes qu’un étudiant pouvait obtenir au début.

En marge, se tenait le rassemblement annuel de l’African Leadership Network cofondé par Acha Lecke et Fred Swaniker, à l’origine de la création du campus de l’ALU.

L’objectif est donc véritablement de leur inculquer une culture de maker ?

Veda Sunassee : Oui, leur transmettre une culture de maker est essentiel à nos yeux, mais ils auront également des stages en entreprise pendant leur cursus, qui leur permettront de comparer leur vision du génie électrique, et la réalité du métier. Parce que ça n’est pas parce que l’on étudie quelque chose que la réalité correspond parfaitement aux cours.

Le cursus dure donc 3 ans, 4 ans s’ils se spécialisent dans une voie professionnelle. A la fin est-ce qu’ils travaillent ? Est-ce qu’ils ont des stages dès la première année ?

Veda Sunassee : La première année est constituée par le leadership core. Tous les élèves prennent 4 modules : Data and decisions, Communicating for impact, Projects et Entrepreneurial leadership.

L’idée est de leur permettre de développer à la fois des compétences techniques et des compétences relationnelles, des hard et soft skills, dont ils ont besoin pour intégrer le marché.

Ils ont environ 35 à 40h de cours par semaine, effectuent 2 trimestres sur le campus, et un en stage en entreprise, en Afrique ou ailleurs.

La méthodologie éducative présentée sur le campus ALU

Est-ce que certaines entreprises internationales et africaines vous démarchent parce qu’ils n’ont pas les talents dont ils ont besoin et qu’ils souhaiteraient que vous leur envoyiez des étudiants ? 

Veda Sunassee : Bien sûr. Nos élèves sont en stage dans des entreprises comme Uber, GE, IBM, McKinsey en Chine, BCG, l’Oréal en France, etc. Un problème se pose de plus en plus dans certaines économies émergentes en Afrique ou dans des économies qui ont un gros taux de croissance comme l’Angola. Prenons l’exemple théorique suivant :  si on considère que les entreprises étrangères comme Total auront à embaucher disons une vingtaine de nouveaux employés par an, cela peut devenir un problème de toujours devoir faire venir des expatriés. Alors que si l’on dispose maintenant d’une jeunesse formée, ayant des compétences flexibles qui peuvent remplir ces postes avec moins d’expérience que l’expatrié car ils ont une meilleure connaissance du terrain, cette jeunesse devient une opportunité d’embauche bien plus intéressantes pour les entreprises tant étrangères que locales.

Vous avez actuellement 180 étudiants, combien souhaitez vous en avoir dans les prochaines années ? Il y aura assez de place ici ?

Veda Sunassee : La première cohorte était effectivement constituée de 180 étudiants, nous augmentons au fur et à mesure. La construction du campus commence dans un mois à peu près, d’ici janvier 2018 nous aurons la capacité d’accueillir au moins 600, 650 élèves.

Nos élèves sont en stage dans des entreprises comme Uber, GE, IBM, McKinsey en Chine, BCG, l’Oréal en France, etc.

ALU a t-elle un programme entrepreneurial permettant aux étudiants de créer des startups ?

Veda Sunassee : Différentes offres sont destinées aux étudiants intéressés par l’entrepreneuriat. Le tronc commun de la première année inclut un cours de leadership entrepreneurial. Pour ALU l’esprit entrepreneurial correspond à l’envie de résoudre des problèmes, dans des domaines très variés : infrastructures, création d’emplois, santé, environnement, etc. Ce cours les familiarise avec la pensée entrepreneuriale : comment résoudre des problèmes, valider des solutions, grandir en tant que personne et influencer son milieu pour un résultat positif et de croissance.

Nous avons également de nombreuses initiatives étudiantes sur le campus telles que les clubs et les organisations, qui témoignent de l’intérêt de nos étudiants pour l’entrepreneuriat, même si ce ne sont pas nécessairement des startups.

Nous avons des étudiants qui ont des idées d’entreprises, et qui veulent les tester. D’autres veulent créer un business sur le campus.

La campus ALU, situé sur le site de Beau Plan Business Park

Donc en fin de compte, le leadership entrepreneurial, c’est avant tout l’esprit d’initiative ?

Veda Sunassee : Exactement. C’est pourquoi nous essayons véritablement de faire en sorte que les étudiants soient eux-mêmes responsables des initiatives, des activités, des événements, etc. sur le campus, car cela leur fait une expérience de plus d’apprentissage.

Pour les étudiants qui veulent aller encore plus loin, nous avons le Student Ventures Program. Il concerne principalement les étudiants de deuxième année, car nous estimons que, comme ils ont commencé leur spécialisation (computer science, business management, etc.), ils commencent à développer des connaissances et intérêts spécifiques à cette spécialisation, qui, nous l’espérons,, se traduira en envie d’entreprendre. Les événements sont par contre ouverts à tous, ce qui permet aux étudiants de partager leur expérience avec tous ceux qui pourraient être intéressés par leur aventure.

Nous avons des étudiants qui ont des idées d’entreprises, et qui veulent les tester. D’autres veulent créer un business sur le campus. Nous en avons eu plusieurs la première année, comme un salon de coiffure, un dépanneur de snacks parce que les magasins ferment tôt à Maurice, etc. Il y a aussi des étudiants qui reviennent de stages et tentent de développer des solutions à des problèmes qu’ils ont remarqué. Nous offrons à la fois un apport théorique et de la structure et du coaching à ces entreprises là via le « student ventures program ».

Quels sont les métiers de demain que vous voulez promouvoir avec ALU ?

Veda Sunassee : Tony Wagner, dans son ouvrage Creating Innovators, mentionne que pour les étudiants de cette génération, la tendance actuelle n’est pas de maîtriser quelque chose en particulier, mais de savoir comment apprendre à maîtriser quelque chose. C’est cet état d’esprit qui permettra aux jeunes de changer de job, de s’adapter, d’apprendre rapidement, d’avoir les capacités même de créer son propre job.

Une citation de John Quincy Adams au milieu de la salle de détente du campus

About Samir Abdelkrim

Entrepreneur, consultant en innovation et blogueur terrain, Samir Abdelkrim est également le fondateur de StartupBRICS.com, le premier média francophone spécialisé sur l’innovation dans les pays émergents. Samir Abdelkrim passe 8 mois par an à explorer les écosystèmes entrepreneuriaux en Afrique (dont il a déjà parcouru 20 pays), pour rencontrer les meilleures startups du continent. Il connecte les entrepreneurs les plus prometteurs avec des investisseurs et des grands groupes, ou bien leur faire gagner de la visibilité dans les grands titres nationaux comme le Huffington Post, Les Echos ou Le Monde où il est chroniqueur Tech spécialisé sur les startups africaines. Du Sénégal au Botswana en passant par la Tunisie, la Côte d’Ivoire, Madagascar ou le Kenya, Samir Abdelkrim a déjà rencontré une centaine de startups dans le cadre de son projet #TECHAfrique, une expérience terrain et une aventure humaine à la rencontre de ceux qui font battre le pouls de l’Afrique 2.0, expérience dont il tirera un livre en préparation, Startup Lions.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *