#Afrique : De l’entrepreneuriat social en Afrique du Sud

Seul pays africain classé parmi les BRICS, l’Afrique du Sud fait figure d’exception sur le continent. Ou plutôt devrait.

Un pays profondément inégalitaire

En 2016, le très sérieux EY’s African Attractive Index a élu l’Afrique du Sud « Best African country for business ». Une population jeune (25,4 ans de moyenne d’âge), un PIB par habitant largement supérieur à la moyenne continentale, des start-ups et des entrepreneurs ambitieux qui attirent les investisseurs… Sur le papier, tout roule au pays de Nelson Mandela. Signe de son dynamisme, l’Afrique du Sud captait par exemple 36 % des levées de fonds du continent à destination des start-ups early stage en 2015.

« L’Afrique du Sud est le 2ème pays le plus inégalitaire
au monde juste derrière la Namibie. »

Mais la réalité est plus contrastée. Plus de 20 ans après la fin de l’Apartheid, la situation sociale reste tendue et le pays est profondément marqué par les inégalités héritées de cette période. Selon l’Institut sud-africain des statistiques, en 2015, les familles noires gagnaient en moyenne 6 444 euros par an soit cinq fois moins que les familles blanches (30 800 euros par an). Avec un coefficient de Gini qui s’établit à 0.67, l’Afrique du Sud est même le 2ème pays le plus inégalitaire au monde juste derrière la Namibie. La pauvreté reste omniprésente et des poches de misère existent à travers tout le pays. La croissance stagne depuis la crise financière de 2008-2009 (+0,3 % en 2016). Inégalités, sous-équipement, corruption… la grogne monte. Le Président Jacob Zuma est de plus en plus critiqué, lâché même par une partie de son propre camp, celui de l’ANC, parti historique de Nelson Mandela. En avril dernier, en réaction à un remaniement ministériel, les agences de notation ont dégradé la note de l’Afrique du Sud, la faisant passer en catégorie spéculative.

Cape Town vu du ciel 

L’entrepreneuriat social, un modèle d’inclusion territoriale au secours des townships

Même à Cape Town, qui connait pourtant la croissance la plus rapide du pays et le plus faible taux de chômage (19 % contre plus de 25 % au niveau national), l’écart est abyssal entre le centre-ville moderne et équipé qui n’envie presque rien aux villes occidentales – la fibre optique finit d’y être installée – et les townships en périphérie, sous-équipés, où la violence côtoie la misère.

C’est pourtant dans ce contexte qu’éclosent de plus en plus d’initiatives visant à rendre ces territoires pérennes. De Khayelitsha à Mitchell’s Plain, de Philippi à Hout Bay, l’entrepreneuriat social a le vent en poupe dans la région du Western Cape.

C’est à Mitchell’s Plain par exemple, un township de 300 000 habitants, qu’INCO, « premier consortium mondial d’une nouvelle économie, inclusive et durable », a lancé l’une de ses dernières activités : Igalelo. Fondé en 2015 et signifiant « Impact » en Zulu et en Xhosa, Igalelo cherche à s’attaquer aux principales inégalités en proposant un programme d’incubation aux entrepreneurs locaux. Pendant 12 mois, ceux-ci sont accompagnés de leur pré-incubation à leur accélération. Pour se faire, il a fallu comprendre leurs besoins, bien différents des entrepreneurs occidentaux, et s’adapter au contexte local. En effet, pour les postulants, l’entrepreneuriat est avant tout perçu comme un gagne-pain et c’est ce besoin vital de gagner de l’argent qui a poussé la plupart à toquer à la porte d’Igalelo.


Igalelo signifie « Impact » en Zulu et en Xhosa

Le défi est ambitieux : il s’agit de permettre aux habitants de Mitchell’s Plain (et d’ailleurs), n’ayant pour la plupart presque aucune qualification, de lancer des projets capables de créer de la valeur et de l’emploi. Difficile donc de parler d’entrepreneuriat social au sens où on a l’habitude de l’entendre (à savoir une entreprise qui inclut un but social et/ou environnemental dans sa stratégie) car entreprendre est déjà un défi en soi. Apprendre à écrire un mail ou savoir se présenter en public, il y a tout un travail repartant de la base avant d’en arriver à la success story.

Igalelo connaît déjà quelques belles histoires comme celle de Nonhlanhla Joye qui a remporté l’award de la femme entrepreneure de l’année lors d’Impact² 2017, le Davos de l’Entrepreneuriat Social. Cette dernière a mis au point un système permettant de cultiver des légumes bio dans les bidonvilles sud-africains. Il y a 2 ans, alors atteinte d’un cancer et n’ayant aucun revenu elle décide de faire pousser des légumes dans son jardin. L’idée jaillit : faire des plantations dans des sacs en plastique suspendus et remplis de terreau. De l’idée est née une entreprise qui concerne aujourd’hui près de 400 familles réunies en coopératives pour cultiver des légumes grâce à son système.

L’ambition d’Igalelo dans les prochaines années est claire : pérenniser son modèle et devenir un véritable Hub d’innovation capable de rayonner sur tout le township de Mitchell’s Plain.

 


Vue depuis l’intérieur du Philippi Village : une espace type Agora finit d’y voir le jour

A quelques kilomètres de là, ce type de tiers-lieu existe déjà… Une ancienne cimenterie réhabilitée grâce à des dizaines de conteneurs de toutes les couleurs ? Bienvenue au Philippi Village, érigé au cœur du township de Philippi en 2015 grâce à plusieurs acteurs issus de la société civile. Pensé à l’origine pour offrir un cadre et un espace de travail innovant aux entrepreneurs du township, le lieu est progressivement devenu un modèle d’inclusion territoriale, diversifiant ses activités. Très vite, la cinquantaine de conteneurs prévue initialement n’a pas suffi. Incubateurs, espace conférence, salles de réunions, le Philippi Village réunit désormais une librairie aux milliers d’ouvrages, un coffee shop, des ateliers d’artistes… Ce véritable tiers-lieu a créé plusieurs dizaines d’emplois en quelques mois devenant un organe indispensable à l’écosystème du township. Plus que les aspects business, il intègre désormais d’autres dimensions comme l’éducation en permettant aux habitants de Philippi de développer leurs compétences pour augmenter leur employabilité.

Alors que nous enseignent Igalelo et le Philippi Village ? Deux choses. La première, c’est qu’être un entrepreneur social se vit différemment qu’on soit un européen convaincu par la nécessité de lutter contre le réchauffement climatique ou un sud-africain vivant dans un township et cherchant à nourrir sa famille à la fin du mois. La seconde, c’est que le concept d’inclusion territoriale a de beaux jours devant lui tant qu’on considérera chaque territoire comme un écosystème complexe où chaque partie prenante s’influence et s’apporte mutuellement. Mais encore faut-il en avoir conscience.

Article signé Martin Silvestre

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