#COVID-19 Series : Innover en temps de crise – un dialogue croisé entre Erik Hersman et Bosun Tijani

– Conversation en date du 30 Avril 2020. Par Julie LANCKRIET. Edité par Samir ABDELKRIM

Le CcHub est l’un des Tech Hubs mythiques du continent africain : emmené par Bosun Tijani et installé au cœur de Yabacon, la bouillonnante Silicon Valley nigériane, il a fait les gros titres en 2017 en accueillant rien de moins que Mark Zuckerberg, pour ce qui fut ses premiers pas en Afrique. Aujourd’hui, il est partout sur le front du Covid avec l’un des tout premiers Hackathons organisé pour contrer le virus ainsi qu’une série de dialogues inspirants autour des  influenceurs de la Tech africaine. Place aujourd’hui à Erik Hersman, qui, en plein confinement et à l’occasion d’une conversation croisée sur Zoom le 30 avril dernier avec Bosun Tijani, Fondateur du CcHUB, revient sur ses débuts et nous livre ses secrets pour innover en temps de crise, plus que jamais ! Une conversation à laquelle StartupBRICS a eu le privilège d’assister et que nous vous relatons ici !

Bosun Tijani – Fondateur du CcHub. Erik, on ne te présente plus ! Tu es à l’origine de projets d’une très grande créativité, dont l’apport a été – et est toujours aujourd’hui – énorme pour notre continent : peux-tu revenir pour nous sur tes débuts ?

Erik Hersman, Fondateur de Ushahidi et de BRCK. Tout a commencé en 2008, avec mon blog Afrigadget sur la culture de l’invention. Une initiative qui est née par nécessité : on a découvert que le monde avait terriblement besoin de cela, et on est très rapidement devenus l’un des sites les plus visités ! À l’époque, il n’y avait pas d’histoire sur l’Afrique, seulement la pauvreté, les guerres et parfois les safaris. Puis tout un coup on s’est mis à parler de ces « Techies » et de leurs inventions incroyables. Il y avait nous et Emeka Okafor, avec son blog Timbuktu Chronicles. On a eu beaucoup d’influence, très rapidement. Ce qu’on disait aux gens, c’est « donnez-vous la permission de construire ! ». Tellement de personnes hésitent à se lancer !

« À l’époque, il n’y avait pas d’histoire sur l’Afrique : seulement la pauvreté, les guerres et parfois les safaris. Puis tout un coup on s’est mis à parler de ces « Techies » et de leurs inventions incroyables. C’est devenu viral ! » E. Hersman

Bosun. J’ai assisté à un nombre incalculable de conférences sur l’Afrique et l’innovation à travers la planète : pas une fois sans qu’à un moment ou un autre ne soient mentionnées Ushahidi ou M-Pesa ! Peux-tu revenir sur l’origine de cette application révolutionnaire ?

« Aujourd’hui, on ne peut pas faire de conférence sur la Tech africaine sans mentionner M-Pesa ou Ushahidi et croyez-moi, j’en ai fait des milliers ! » B. Tijani

Erik. Déjà, je n’ai pas fait ça tout seul ! Les gens qu’on choisit, ou le fait que les gens vous choisissent, c’est ça les choix les plus importants. Et avant tout je dirais qu’il faut choisir des personnes assez humbles pour faire du travail de terrain. Des personnes créatives aussi, qui puissent penser par elles-mêmes et qui soient prêtes à s’embarquer avec vous dans un même bateau, pour une même mission. C’est l’humain la question, et encore davantage en temps de crise. Juliana, David, etc (SB : les co-fondateurs de Ushahidi),je les connaissais tous de notre expérience de bloggeurs.

Bosun. Je te suis à 100% sur l’Équipe : pour moi s’entourer des bonnes personnes est crucial. Vous aviez donc les personnes clés réunies : comment avez-vous ensuite développé l’application ?

Erik sourit :Pour commencer, le nom était très mauvais : « Ushahidi », un truc impossible à prononcer en dehors du Kenya ! 

Rires de Bosun. C’est vrai que j’avoue ne pas être bien sûr de savoir comment l’épeler !

Erik. Il faut comprendre qu’à l’époque, on est au milieu d’une crise politique et sécuritaire : des gens sont dénoncés, il y a des morts … Donc on ne peut pas passer des heures sur un nom, on n’a pas le temps : c’est l’urgence ! Ushahidi veut dire témoignage en Swahili, et de toute façon on était persuadés que ça ne sortirait jamais du Kenya ! Pour le développement ensuite, il faut aller vite, c’est crucial : encore une fois on a pas le temps. Là où normalement tu prends un mois pour développer ton application, là on avait moins d’une semaine. À l’époque, on avait tous des jobs « normaux » en parallèle, mais la crise, ça nous a donné une excuse pour nous y mettre à plein temps. Ushahidi c’était toutes nos soirées, nos week-ends aussi.

FOCUS USHAHIDI
Ushahidi, développée en open-source en 2008 au Kenya au moment de la crise électorale, est une application mobile participative de cartographie de crise : elle permet à tout un chacun de localiser des évènements sur une carte évolutive en temps réel. Depuis sa création, elle a été déployée plus de 120 000 fois auprès de plus de 25 millions de personnes, et connait un nouveau succès dans la lutte contre le Covid-19.

Bosun. La crise politique kenyane en 2008, le Covid-19 à présent, sont des perturbations majeures de nos sociétés qui affectent également l’économie : comment financer la créativité en temps de crise ?

Erik. Les ressources nécessaires sont bien moins importantes que vous ne le pensez, à partir du moment où vous êtes prêts à investir votre temps et vos compétences. Votre plus gros investissement, ce sont les choses que vous avez appris à faire avant la crise : pas besoin de beaucoup d’argent pour ouvrir un blog et écrire dessus. C’est pareil pour Ushahidi, c’est très simple quand on y réfléchit : une carte, une application mobile… Je crois que le tout ne nous a pas couté plus de 100 $, et c’est un maximum ! Bien sûr, c’est très différent si vous pensez au hardware, mais si on reste sur un software, tout revient aux compétences et aux gens que vous rassemblez. Et au temps investi naturellement : c’est la ressource principale et il faut être prêt à y passez vos week-ends comme vos soirées.

« Il faut beaucoup moins d’argent que vous ne le pensez pour créer une appli : avec Ushahidi, on s’en est sortis pour 100 $ au maximum. La ressource clé, c’est le temps. Il faut être prêt à y passez ses soirées, ses week-ends » E. Hersman

Bosun. On comprend que le développement technique puisse être simple, ok. Mais maintenant comment créer quelque chose de viral ? Avec le Corona, Ushahidi a été redéployée plus de 500 fois, uniquement sur la première semaine de crise ! Quelle est votre secret sauce?!

Erik. Ce qu’il faut comprendre, c’est que ce n’est pas la Tech qui compte, c’est ce que vous offrez aux gens, la solution que vous leur proposez. Souvent, quand on pense à l’innovation, on pense à des choses incroyables comme à ce que fait le MIT, ce qui se passe au Japon ou les ballons Loon de Google… Mais Ushahidi est très simple : on a utilisé Google Maps, qui existait déjà depuis 4 ans à l’époque, il n’y avait rien de nouveau ! Ce que nous avons proposé c’est de changer le modèle : historiquement, ça a toujours été le gouvernement qui vous informait, les médias. Avec Ushahidi nous avons renversé la machine : à présent ce sont les gens du terrain qui vous racontent ce qui se passe, et en direct ! Une petite révolution en somme. Mais attention, pas de révolution sans remous et cet ingrédient que nous avons intégré, cela a rendu les gardiens de l’information furieux : les grandes ONG, le gouvernement… Mais face au succès, ils ont du faire avec nous et un an plus tard à peine, AlJazeera lançait sa propre version pour couvrir la guerre de Gaza. Puis ce fut au tour des plus grandes élections du Monde, en Inde, de s’y mettre. On avait trouvé une faille dans le marché. 

« Ce n’est pas la Tech qui compte, c’est ce que vous offrez aux gens : avec Ushahidi nous avons renversé la machine à partir d’éléments très simple, qui étaient sur le marché depuis plusieurs années déjà. Nous avons réussi à trouver une faille dans le marché » E. Hersman

Bosun. Effectivement, le succès local est une chose mais le passage à l’échelle internationale en est une autre : comment s’y prendre ? Quelle vision marketing avez-vous ?

Erik sourit : « La publicité, c’est chercher à dissimuler un mauvais produit». Plus sérieusement, il est certain que pour emporter la conviction des utilisateurs, vous devez savoir bien parler de votre produit, mais à vos équipes d’abord. Si vous avez quelque chose dont les gens ont besoin, ils vont naturellement en parler parce que la première raison qui les pousse à partager, c’est parce que ça leur sert ! 

Avant de passer à l’échelle, il faut savoir étudier son marché : il faut regarder où est le capital et où sont les utilisateurs. En Afrique du Sud par exemple, où le capital est très présent, ils construisent souvent des produits pour qu’ils soient global. Le Kenya a également du capital mais une petite population.Le Nigéria lui a une énorme population et du capital, et c’est un très bon exemple, qui montre aujourd’hui une créativité impressionnante. Pourquoi ? Parce qu’il faut « un fit » pour passer à l’échelle : développer un produit qui colle parfaitement à votre marché. Ensuite vous pourrez le développer dans des marchés similaires, avant de penser au reste du monde.

« Il faut un fit pour passer à l’échelle : développer un produit qui colle parfaitement à votre marché. Ensuite vous pourrez le développer dans des marchés similaires, avant de penser au reste du monde » E. Hersman

Bosun. Depuis plusieurs mois, la planète est sans dessus-dessous. Avez-vous des conseils à donner aux entrepreneurs pour passer cet écueil, quelle est votre méthode ?

Erik. En période de crise, je double mes heures. Avant tout, je lis énormément : ça permet de prendre du recul, pour comprendre plus tard comment faire des liens vers les solutions dont le marché a besoin. Ensuite, ce sont les conversations : discutez avec vos équipes, avec vos amis.. Et enfin le travail bien sûr, je construis des choses. Et c’est mon premier conseil : construisez ! Beaucoup de gens se mettent en pause avec la crise alors que c’est le moment de tout donner, de tuer la concurrence ! Vous devez penser sur deux niveaux à la fois : au produit d’abord, mais à votre organisation de manière générale. 

Bosun. Vous parlez de construire : un autre de vos projet est BRCK, le router internet qui connecte gratuitement les populations reculées : comment vous est venue cette idée ?

Erik. L’idée sort justement d’une conversation entre amis ! À l’époque, on s’était demandé : « Si l’on devait construire un hardware en Afrique, qu’est-ce que ce serait ? » Mes interlocuteurs développaient alors un logiciel, et ils butaient sur la connectivité. Le reste est venu.. de l’ennui ! L’ennui peut être très productif aussi : je me suis retrouvé dans un avion pendant 4h sans internet, sans rien à lire, et j’ai commencé à relier les points de notre conversation. Pourquoi ne pas utiliser ce qu’on avait déjà ? Téléphone, cable, wifi. J’ai décidé de réunir des gens et on a débuté.

FOCUS BRCK
Erik Hersman a créé BRCK en 2014, un routeur internet destiné à apporter un accès web gratuit aux populations des zones rurales africaines. Antennes Wifi dans les campagnes ou boitiers internet (les fameuses briques !) fixés sur les minibus : tous permettent aux utilisateurs de BRCK de réaliser de micro-tâches digitales (répondre à des sondages, visionner certains contenus..) en l’échange de coupons d’accès libre à internet. 

Bosun. J’ai souvent vu des gens qui avaient développé des solutions géniales et sont arrivés en Afrique en réalisant que les gens n’étaient pas connectés. Ils ont alors pivoté leur business model uniquement vers les gens connectés. Ce que j’aime avec BRCK, c’est justement que vous connectez les gens, vous les incluez.

Erik. Pour moi, l’impact et le nombre de gens qu’on touche est important : la vie est courte, pourquoi se concentrer sur de petits problèmes ? Choisissez quelque chose sur lequel vous pourrez vraiment vous concentrer, durant de nombreuses années, et changer les choses. Pour nous avec BRCK, l’objectif c’est la connectivité. Parce que vous ne pouvez pas avoir une économie du 21èmesiècle sans connectivité, sinon rien ne suit : pas d’e-gouvernement, pas d’éducation, pas de divertissements. Si vous n’assurez pas les fondations, comment ensuite passer aux étages? 

« Vous ne pouvez pas avoir une économie du 21èmesiècle sans connectivité, sinon rien ne suit : pas d’e-gouvernement, pas d’éducation, pas de divertissements » E. Hersman

Bosun. Comme tu l’as montré et démontre Erik, tu es un innovateur de crise et je ne crois pas me tromper en disant que le Covid t’as une nouvelle fois inspiré un nouveau projet ! On pourrait en savoir plus ?

Erik. Bien sûr ! C’est effectivement un nouvel exemple de réflexion de crise. Une crise qui affecte la planète dans son ensemble naturellement, mais aussi notre propre société, BRCK. La moitié de nos activités sont liées aux Matatus (SB : minibus kenyan de transports publics, au sein desquels BRCK installe ses routeurs internet qui diffusent de la WiFi gratuite pour les passagers), hors, ces derniers ne circulent plus avec le confinement. Puis, comme je vous l’expliquais, il faut prendre du recul. Le problème de nos usagers c’est que les gens n’ont plus rien à manger : avec le Corona, la crise va être rude et les gens vont perdre leur travail. Alors maintenant, quelle est votre réaction en tant qu’entrepreneur ? Il faut faire le lien, et trouver de nouveau moyen pour nous de faire notre travail – apporter internet aux gens – tout en proposant une solution à leur souci du moment. C’est comme ça qu’on a pensé à lier notre système internet aux sociétés de grande distribution, qui ne vendent plus non plus avec la crise : les gens gagnent des points en répondant à des questionnaires sponsorisés par ces grandes sociétés, qui leur permettent non seulement de surfer gratuitement sur internet, mais aussi d’échanger ces points contre des denrées alimentaires, qu’ils se procurent auprès des petits kiosques de proximité. On construit donc un véritable cercle vertueux d’activité économique dans les petits quartiers, l’argent circule à nouveau et on crée de la valeur pour nos utilisateurs.

« Innover en temps de crise, c’est faire des liens : trouver de nouveaux moyens de faire votre travail, tout en proposant une solution à vos clients, qui permette de régler leurs soucis du moment » E. Hersman

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