Elsie Sowah chef de projet pour mPharma en Côte d"Ivoire (à gauche) et Bienvenue, vendeuse à la Grande Pharmacie du Palm Club à Abidjan
Elsie Sowah chef de projet pour mPharma en Côte d"Ivoire (à gauche) et Bienvenue, vendeuse à la Grande Pharmacie du Palm Club à Abidjan

#SiliconValley Series: Dans les coulisses de mPharma, futur géant de la e-santé en Afrique

Gregory Rockson de mPharma construit la plus large base de données médicales d’Afrique. Coulisses de la création d’un futur géant.

Disruption. Pour une fois, le fameux mot passe-partout, ne sera pas galvaudé. mPharma, co-fondé en 2013 par l’entrepreneur ghanéen Gregory Rockson, construit les fondations du premier réseau d’ordonnances électroniques des marchés émergents. La jeune startup ghanéenne est en passe de disrupter la e-santé avec une figure de proue, l’Afrique. Novartis, et Pfizer, deux des principaux géants du secteur pharmaceutiques sont déjà clients de mPharma, une année seulement après la mise sur le marché ! La jeune pousse a conçu une infrastructure et un système de suivi des médicaments qui connecte patients, médecins et hopitaux à un logiciel sur le cloud. Global Shaper au Forum Economique Mondial en 2011, intervenant au Sommet de Davos en 2012 à seulement 21 ans et fondateur de Six Days of Peace au Moyen Orient pour ne citer que quelques initiatives, Gregory Rockson est sans conteste un leader. Malgré la reconnaissance de ces pairs, il apparaît humble et avenant alors que nous nous installons pour un thé au coeur de San Francisco. Il parle avec décontraction de son parcours, de politique et de ce qui l’a amené à devenir entrepreneur; mais c’est lorsque l’on aborde les coulisses de la création de mPharma que la passion se déclare. Rencontre.

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Gregory Rockson in San Francisco. Image Credit: Eva Nean

“Quand les réseaux de télécommunication mobile ont été mis en place en Afrique”, explique Gregory Rockson, CEO de mPharma. “Les grands groupes de télécommunication ont investi dans des tours avant de vendre des cartes SIM aux consommateurs. Notre application est la carte SIM que nous donnons aux docteurs et hôpitaux. Nous construisons les tours pour leur permettre d’utiliser l’application”.

Gregory parle-nous de ton parcours familial. D’où viens-tu ?

J’ai grandi à Tema, une ville côtière à 25 km d’Accra au Ghana. Ma mère était professeur, mon père était gardien de la paix pour les Nations Unis. L’éducation était tout pour nous. Mon père était un homme très sérieux, mais il plaisantait souvent sur le fait que le fond fiduciaire qu’il nous laisserait serait notre éducation. J’ai grandit avec des livres en sachant que pour réussir, il fallait que je me focalise sur les études.

J’ai déménagé aux Etat-Unis en 2009 à l’âge de 16 ans pour étudier. J’ai fait de la recherche au Danemark à l’université de Copenhague et je suis retourné au Ghana en 2013 pour lancer mPharma après avoir passé deux autres années aux Etats-Unis.  

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Gregory Rockson et Dan Shoukimas de mPharma au Sommet Mondial de la Santé à Berlin au mois d’Octobre 2015

Que voulais-tu faire enfant ? As-tu toujours voulu être un entrepreneur?

(Rires). Non, je ne connaissais même pas le mot entrepreneur. En rétrospective, je pense que j’ai toujours eu l’esprit entrepreneurial, ce n’était simplement pas encore dans mes plans. A vrai dire, je voulais être prêtre quand j’étais jeune, j’ai grandi dans une famille catholique très pratiquante. Cela n’a pas marché pour diverses raisons, mais parce que j’aime enseigner, je projetais d’obtenir mon doctorat pour devenir académicien. Bien que j’aime la théorie, j’ai réalisé assez rapidement que j’ai besoin de mettre mes mains de le cambouis. A l’âge de 10 – 12 ans je recherchais une cure pour le sida et à 15 ans, je fondais une association à but non-lucratif pour aider les enfants atteints du virus du sida au Ghana. Je n’ai donc jamais eu l’intention d’être entrepreneur à proprement parler, mais j’ai toujours été dans l’action. Je savais que si je voulais avoir un impact sur les problèmes économiques et sociaux, il me fallait monter un business pour avoir les moyens de financer mes ambitions.

Tu as fondé le programme Six Days of Peace à Copenhague en 2011 pour rapprocher les diplomates palestiniens et israéliens. Tu as également fait partie de Next Generation, un programme lancé par Hillary Clinton…

J’aime la politique et je pense que tout le monde devrait aimer la politique, c’est ce qui définit le tissu social. Quand j’étais enfant, mon père achetait le journal tous les matins à 5h du matin et me le faisait lire à 6h lorsqu’il avait fini, juste avant l’école. En classe, j’étais ce gamin qui savait tout ce qui passait dans le monde et qui levait la main constamment. Très tôt, je me suis intéressé à l’actualité mondiale. Quelques années plus tard à l’école de médecine, j’ai pris part aux débats concernant Obamacare et plus particulièrement les lois de santé publique. Lorsque la loi est passée au congrès, j’ai réalisé que bien que j’aurais aimé pratiquer la médecine, mon empreinte en tant qu’individu serait plus significative si je pouvais aider à accroître l’accès aux soins. C’est donc là que j’ai commencé à étudier la politique de santé publique.

Gregory Rockson (right) talks with Israeli President Shimon Peres at the World Economic Forum’s annual meeting in Davos.
Gregory Rockson et Shimon Peres au Forum Economique Mondial de Davos en 2012

Le programme Next Generation, t’a amené à San Francisco en 2012. Pourquoi as-tu décidé de quitter San Francisco pour lancer ton entreprise ?

Après Next Generation, j’ai passé des entretiens avec de grandes entreprises de la Silicon Valley comme Google dans l’idée de m’installer dans la région. Je me suis rendu compte dans ma quête de fortune dans la Silicon Valley que j’étais passionné par mon pays, mon continent.

Il y a beaucoup de battage médiatique sur la montée en force de l’Afrique, mais je pense que la montée en force de l’Afrique ne peut pas se faire sans les Africains. Je savais qu’à ce stade, je devais rentrer au pays. C’est alors que je suis tombé sur un article dans un journal ghanéen relatant l’arrivée à l’hôpital d’une patiente avec une maladie cardio-vasculaire. La patiente dans une état déjà critique est décédée avant que les médecins aient pu localiser dans les hôpitaux environnants le médicament qui allait sauver sa vie. C’est de là qu’est né le concept mPharma.

Grégory, c’est fascinant. Peux-tu nous expliquer le cheminement derrière cette idée ?

Ce fait divers m’a bouleversé. Je ne comprends pas pourquoi de nos jours, je peux commander de la nourriture, appeler un taxi, réserver une chambre d’hôtel et recevoir ces services instantanément, alors que les médecins doivent passer des coups de téléphone pour localiser des médicaments. Pourquoi doivent-ils aussi continuer à écrire des ordonnances sur papier ?

Quand est-il du suivi ? Une fois que le patient quitte le cabinet du médecin, c’est généralement la fin de la relation docteur/patient. Si le patient ne revient pas le médecin ne sait pas si le médicament a été acheté, prêté ou s’il est efficace. Il y a 1 médecin pour 15 000 habitants en moyenne en Afrique. lls n’ont pas le temps de suivre chaque patient. mPharma est en train de construire cette infrastructure qui connecte les pharmacies les unes aux autres, fournit des données aux médecins en temps réel et lie les compagnies d’assurances.

Gregory Rockson au Sommet Mondial de la Santé au mois d'Octobre 2015
Gregory Rockson au Sommet Mondial de la Santé au mois d’Octobre 2015

Quelle est la portée de mPharma aujourd’hui?

Au cours des trois derniers mois, nous avons traité plus de 6 000 ordonnances dans notre base de données. Notre mission est cependant plus complexe que la simple installation de logiciels. Nous investissons dans les hôpitaux que nous sélectionnons. Nous avons réalisé que si nous voulions que les organismes de santé nous suivent, ne devions penser au-delà du logiciel. Nous devions prendre en compte l’ensemble de l’écosystème. Nous connectons donc les hôpitaux et pharmacies à notre réseau et nous offrons un package comprenant la connectivité, les appareils mobiles et l’application sans frais.

mPharma construit ce réseau massif. Quels sont les défis que tu as dû affronter ?

Lorsque l’on a passé presque six ans aux Etats-Unis et en Europe, on a tout un tas d’idées préconçues sur la manière dont les choses vont se passer. Lorsque vient le moment de passer à l’action la réalité est bien différente. Nous sommes passés près de la cessation d’activité tant de fois. Et pour être tout à fait honnête, les quatre premiers mois, nous ne savions pas vraiment où nous allions mais, cela ne nous a pas empêché de nous engager dans l’aventure seulement si nous pouvions construire une entreprise commerciale. Aujourd’hui le secteur de la santé en Afrique est très largement financé par les donations (La fondation de Bill et Melinda Gates, USAID etc…). Ces organismes offrent une aide indéniable, le problème selon moi est que ce ne sont pas des solutions durables. Cela nous a forcé à oublier les donations pour construire un business model qui donnerait vie à notre vision.

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Employées de la Grande Pharmacie à Abidjan découvrant l’application mPharma

Le siège social de mPharma est à Tel Aviv, pourquoi ne pas vous être installé au Ghana ? Vous avez des équipes en Zambie et en Côte d’Ivoire. Comment avez-vous décollé dans ces pays ?

Nous avons eu la chance d’être sélectionné pour incuber dans le centre de R & D de Microsoft en Israel. Notre équipe d’ingénieurs est donc basée à Tel Aviv. C’est malheureux mais, cela nous donne plus de crédibilité que si nous étions simplement basé au Ghana ou ailleurs en Afrique. Nous avons conclu quelques deals simplement car nous avions une présence à l’international.

A nos débuts, nous n’avions pas beaucoup d’argent et allier profitabilité et convaincre les organismes de nous suivre n’était pas simple. Les hôpitaux n’adhéraient pas et les pharmacies ne voulaient pas nous donner accès à leurs stocks. Par hasard, lors du Forum Mondial de la Santé auquel je participais à Genève, un diplomate de la délégation zambienne m’a entendu parler du concept de mPharma et a trouvé l’idée interessante. Il m’a invité à venir en Zambie pour me présenter aux personnes du ministère de la Santé et peut-être lancer mPharma en Zambie. Je me suis envolé pour la Zambie et je suis resté pour mettre en place notre premier programme pilote.

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99% des médicaments consommés en Afrique sont importés. L’étape suivante était donc d’aller voir les groupes pharmaceutiques. De grands groupes comme Pfizer ont besoin de comprendre la consommation de médicaments sur le terrain pour identifier leurs besoins et allouer leurs ressources. Pour eux mPharma est un outil de veille stratégique en temps réel. Durant cette même période, Orange Telecom nous a contacté pour mettre en place mPharma en Côte d’Ivoire, nous travaillons actuellement avec eux pour nous implanter à Abidjan. 

Nous nous rencontrons à San Francisco aujourd’hui. Pourquoi es-tu dans la Bay Area ? Quelles sont les idées reçues quand il en vient d’investir en Afrique ?

Je viens souvent dans la Silicon Valley en voyage d’affaires, j’ai également beaucoup d’amis ici, j’adore San Francisco. Je suis ici car nous avons eu la chance d’être sélectionnés par l’Alchemist, l’un des accélérateur B2B les plus prestigieux de la Silicon Valley. L’Alchemist qui est soutenu par  Khosla Ventures, Cisco, Andreessen Horowitz pour en nommer quelques uns met à disposition son réseau d’investissement et ses clients à 10 start-ups chaque année. Nous sommes la première start-up Africaine à avoir été sélectionnée dans ce programme.

Mes amis américains qui lèvent des fonds et créent des entreprises aux Etats-Unis ont un défi : convaincre les investisseurs de croire en leur projet. Pour nous, entrepreneurs africains, aux Etats-Unis le challenge est de convaincre les investisseurs de miser sur notre projet mais également de croire en l’Afrique, croire que la prochaine source de croissance va venir de l’Afrique. Ce n’est pas facile. Beaucoup d’Américains associent encore l’Afrique avec des enfants qui meurent de faim et la pauvreté.

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Parlons de la diaspora tech africaine. Que doit-elle faire dans la Silicon Valley pour encourager le succès dans la communauté ?

Il n’y a pas beaucoup d’Africains qui travaillent en tech dans le Silicon Valley pour commencer et la diaspora n’est pas très active comparé à la diaspora israélienne ou indienne par exemple. Quand vous allez en Israël, il y a toujours trois degrés de séparation, vous n’avez pas besoin de connaître qui que ce soit. Quelqu’un que vous connaissez vous présentera. Nous n’avons pas ce type de culture dans les familles africaines, à cela s’ajoute le fait que la diaspora est hétérogène. Nous avons besoin de plus d’entraide et pour que cela arrive, il nous faut plus de success stories. Nous devons passer outre le battage médiatique pour stimuler les investissements dans les écosystèmes.

Y-a t-il des tendances selon toi avec les talents qui reviennent au pays? Sont-ils impliqués dans les écosystèmes ?

Lorsque l’on compare aujourd’hui à il y a cinq ans, il y a beaucoup plus d’Africains qui reviennent au pays après avoir étudié et travaillé à l’étranger. C’est génial ! Les seules personnes qui peuvent construire l’Afrique sont les Africains. Je pense seulement que nous devons être plus humbles à notre retour. Ce que nous apportons en revenant de l’étranger n’est souvent pas applicable sur le terrain en Afrique. Nous devons réinventer le succès et les meilleures personnes pour nous guider sont les talents qui ont connu le succès dans le continent.

Ce n’est que le début de l’aventure pour mPharma. Quels enseignements en tires-tu ?

Je réalise que je suis vraiment privilégié, de faire ce que je fais et ce travail me rend plus humble tous les jours. Lorsqu’on est entrepreneur, on doit apprendre à se poser les bonnes questions. Il y a deux types de personnes, celles qui se demandent comment les choses existent et celles qui se demandent pourquoi les choses existent. Ce sont deux approches tout à fait rationnelles, mais le problème avec la première est que l’on ne fait que des progrès graduels. On ne cherche pas à bouleverser complètement le système. On veut juste trouver un moyen de rendre le système plus efficace. Je pense que c’est à ce stade que ce trouve l’Afrique en ce moment. Nous savons comment les choses fonctionnent mais nous avons arrêté de nous demander pourquoi. Nous devons avoir une approche un peu plus critique dans notre manière de faire ! Je pense que cela doit venir de notre système éducatif. Nous ne manquons pas de talents, mais nous devons permettre à ces talents de penser différemment, de se demander pourquoi les choses existent. La meilleure chose que nous pouvons faire pour changer l’Afrique est changer notre système éducatif !

About Eva Nean

Eva is passionate about innovation, startups and people. After receiving a Master in Marketing and Advertising from the Paris Graduate School of Management in 2008, she moved to San Francisco to join the French-American Chamber of Commerce. She helped the organization foster the French-American business community. In 2010 she joined Yelp to help launch in France, the recommendation website’s first non-English speaking country. She joins StartupBRICS in 2015 as a contributing writer. Eva specializes in the tech diaspora based in Silicon Valley. She tells the stories of the people who make, shake, disrupt the emerging markets' ecosystems.

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